4.28 Jim Thompson

 

1. Biographie et carrière :

 

Jim Thompson est né en 1906 en Oklahoma, d’un père shérif et d’une mère institutrice. Son père quitte son métier et le domicile familial pour tenter sa chance dans la course à l’or noir. Jim Thompson déménage dans le Nebraska et vit un temps avec son grand-père et sa mère avant de retrouver son père au Texas, où il se met à écrire et à publier des nouvelles.

 

Il suit les cours scolaires la journée et travaille le soir, étant tour à tour grouillot pour les journaux Forth Worth et Western World, employé dans un théâtre burlesque et groom dans un hôtel de Fort Worth pendant la prohibition.

 

Il fournit aux clients de l’hôtel de l’alcool, ainsi que de l’héroïne ou de la marijuana. Son rythme de vie le condamne déjà et il tombe une première fois malade victime d’une dépression nerveuse.

 

Rétabli, il part rejoindre son père dans les champs de pétrole aux alentours de la ville de Big Spring ou il y travaille pendant trois années.

 

Il quitte le Texas à l’automne 1929 et s’inscrit à l’université du Nebraska. Il travaille en marge de ses études, étant notamment projectionniste et veilleur de nuit pour une société de pompes funèbres. Il quitte l’université l’année suivante et épouse Alberta Hesse en 1931.

 

Pendant plusieurs années, il écrit pour de nombreux magazines à scandales, racontant les affaires criminelles à la première personne.

 

Il publie également plusieurs nouvelles pour les pulps.

 

Il publie en 1942 son premier roman intitulé "Now and on Earth" (Ici et maintenant), un travail semi autobiographique inspiré par sa courte période passée dans une usine d’aviation dans les premiers mois de la Seconde Guerre mondiale.

 

Son père meurt dans une maison de retraite, brisant la promesse que Jim Thompson lui avait faite de venir le chercher quand il aurait de l’argent. Il vit cette tragédie comme un nouvel échec et en gardera une trace à vie.

 

Il poursuit l’écriture avec "Heed the Thunder" (Avant l'orage) et son premier véritable roman noir, "Nothing More Than Murder" (Cent mètres de silence ou Un meurtre et rien d’autre) relatant la misère des petits exploitants de cinéma de campagne américains.

 

Il poursuit son travail et signe plusieurs autres romans avant d’être appelé en 1955 par James B. Harris et Stanley Kubrick pour écrire le scénario de "L'Ultime Razzia" (The Killing), tiré du roman Clean Break de Lionel White.

 

Kubrick s’attribuera l’écriture du scénario ne laissant à Thompson que les "dialogues additionnels". Cette polémique autour du "crédit" se règlera à l'amiable avec l'assurance pour Thompson d'être le scénariste pour le prochain film de Kubrick, "Paths of Glory" (Les Sentiers de la gloire). C'est aussi ce projet qui incitera Thompson à s'installer à Hollywood.

 

Thompson va passer le reste de sa vie en Californie ou il signera quelques épisodes mineures de séries télévisées et plusieurs projets de scénarios non concluants.

 

Il signe également de nouveaux romans, dont le très cinématographique "The Grifters" (Les Arnaqueurs), le troublant "Child of Rage" (Rage noire) et le célèbre "Pop. 1280" (1275 âmes).

 

Il meurt à l’âge de 70 ans après une série d’attaques cardiaques, sa santé fragile étant aggravée par son alcoolisme chronique, son travail dans les puits de pétrole et ses déboires de jeunesse.

 

Jim Thompson a écrit plus de trente romans, la plupart entre la fin des années 1940 et la moitié des années 1950.

 

La plupart de ses romans sont en partie autobiographiques. Peu reconnu de son vivant, la notoriété de Thompson s’est accrue dans les années 1980 avec la réédition de ses livres, et l’adaptation de certains romans au cinéma.

 

En France, il est d’abord publié au sein de la collection Série noire au cours d’une période allant des années 1950 aux années 1970.

 

Marcel Duhamel lui offre symboliquement le numéro no 1000 de la collection pour la publication de "Pop. 1280" (1275 âmes), traduction dans laquelle cinq habitants disparaissent mystérieusement du titre, générant de nombreux commentaires et spéculations en France à ce sujet (Jean Bernard Pouy allant même jusqu’à écrire le roman "1280 âmes" ou le libraire bibliophile Pierre de Gondol enquête sur l’affaire dans un road-trip franco-américain).

 

Au milieu des années 1980, délaissé par la Série noire, l'auteur intègre le catalogue de la collection Rivages/Noir ou François Guérif lui offre le numéro un de la collection avec une traduction de "Recoil" ("Liberté sous condition") en 1986.

 

Après la traduction de la quasi-intégralité des titres de l’auteur non disponibles au sein de la Série noire, Rivages récupère au début des années 2010 les droits des romans publiés à la Série noire et propose depuis ses romans sous de nouvelles traductions intégrales.

 

À ce jour, les romans "Nothing More Than Murder", "The Killer Inside Me", "The Getaway" et "A Hell of a Woman" ont été retraduits.

 

 

2. Adaptations cinématographiques :

 

En 1972 sort "The Getaway" (Guet-Apens) de Sam Peckinpah, adapté du roman du même nom (en français "Le Lien conjugal").

 

Remanié par le débutant Walter Hill, qui remplace l'auteur mal à l'aise, Thompson édulcorant et trahissant lui-même son roman par souci de satisfaire Hollywood, le résultat ne satisfait guère les deux parties, malgré un beau succès public en salles.

 

Le romancier portera l'affaire devant la Guilde des Écrivains pour avoir été évincé, mais n'obtiendra pas gain de cause. Et ça n'est pas le remake de 1993 de Roger Donaldson, encore scénarisé par Walter Hill (!) qui rendra davantage justice au roman...

 

En 1975, il fera une petite apparition dans le film "Adieu ma jolie" du réalisateur Dick Richards, adaptation du roman de Raymond Chandler, dans le rôle du mari trompé d'Hélen Grayle jouée par Charlotte Rampling.

 

En 1979 Alain Corneau réalise Série noire d'après son roman "A Hell of a woman" paru dans la Série noire sous le titre "Des cliques et des cloaques" avec Patrick Dewaere, Myriam Boyer et Marie Trintignant dans les rôles principaux.

 

En 1981 le réalisateur français Bertrand Tavernier adapte sous le titre de "Coup de torchon" son roman "Pop. 1280", l'histoire est transposée dans une petite ville coloniale de l'Afrique-Occidentale française et le film reçoit un bon accueil critique.

 

Au long de la décennie suivante, Hollywood s’intéressera de nouveau à son œuvre en adaptant coup sur coup trois de ses romans, notamment "The Grifters" (Les Arnaqueurs) sous la direction de Stephen Frears, film nommé 4 fois aux Oscars, avec John Cusack, Anjelica Huston et Annette Bening à l'affiche.

 

En 2010, le réalisateur Michael Winterbottom adapte le roman "Le Démon dans ma peau" dans le film "The Killer Inside Me" (titre original du roman), avec Casey Affleck dans le rôle de Lou Ford.

 

Une adaptation de ce roman a été précédemment réalisée par Burt Kennedy en 1976 sous le titre "Ordure de flic" ("The Killer Inside Me" aux États-Unis), avec Stacy Keach dans le rôle principal.

 

 

3. Œuvres :

 

Bibliographie complète :


Dans la Série Noire :

  • Cent Mètres de Silence (Nothing more than murder, 1949)
  • Le Lien Conjugal (The Gataway, 1959)
  • Éliminatoires (Wild town, 1958)
  • 1275 Âmes (Pop 1280, 1964)
  • M. Zéro (The nothing man, 1954)
  • Le Démon dans ma Peau (The Killer inside me, 1952)
  • Des Cliques et des Cloaques (Hell of a woman, 1954)
  • Un Chouette Petit Lot (A swell-looking babe, 1954)
  • Deuil dans le Coton (Cropper's cabin, 1952)
  • L'Indice Publicitaire (Case of the Catalogue Clu dans Meurtres pour de vrai, 1993)


Chez Rivages :

  • Ici et Maintenant (Now and Earth, 1942)
  • Avant l'Orage (Heed the thunder, 1946)
  • Liberté sous Condition (Recoil, 1953)
  • Les Alcooliques (The Alcoholic, 1953)
  • Vaurien (Bad Boy, 1953 et Roughtneck, 1954)
  • Nuit de Fureur (Savage Night, 1953)
  • Le Criminel (The Criminal, 1953)
  • Une Combine en Or (The Golden Gizmo, 1954)
  • La Mort Viendra, Petite (After Dark, my Sweet, 1955)
  • Hallali (The Kill-Off, 1957)
  • Un Nid de Crotales (The Trangressors, 1961)
  • Les Arnaqueurs (The Grifters, 1963)
  • Le Texas par la Queue (Texas by the Tail, 1965)
  • À Deux Pas du Ciel (South of Heaven, 1967)
  • L'Homme de Fer (Ironside, 1967)
  • Rage Noire (Child of Rage, 1972)
  • Sang Mêlé (King Blood, 1973)
  • Écrits Perdus (The Lost Writing of Jim Thompson, 1988)

 

 

 

Titre : L'assassin qui est en moi (Le démon dans ma peau) - The killer inside me
 
Auteur : Thompson
Édition : Rivages Noir (2002 - Nouvelle traduction intégrale)

Résumé :

Adjoint du shérif de Central City, Lou apprend que le fils Conway, cet idiot d'Elmer, s'est amouraché de Joyce, une prostituée installée à l'orée du canton.

 

La bourgade texane est sous la coupe du père Conway, patron d'une grosse entreprise du bâtiment. Lou garde une dent contre lui : il le soupçonne d'avoir ordonné la mort de son frère Mike et maquillé le meurtre en accident.

 

Aussi lorsque le vieux Conway le charge de faire déguerpir Joyce moyennant 10 000 dollars, Lou a en tête un tout autre plan : il confie à Elmer cette besogne pour les éliminer ensuite tous les deux sur place, en faisant croire qu'ils se sont entretués.

 

Ambiance glauque d'un village perdu, personnages retors et pervers, rapports à double tranchant où personne n'est dupe et où chacun essaie d'abuser son prochain, toutes les obsessions de Jim Thompson se retrouvent dans ce livre à l'âme plus noire que le pétrole texan. Un Thompson au sommet de son art : implacable, machiavélique, brutal.

 

Critique :

Ne voulant pas avoir l'impression d'escalader l'Evrest en espadrilles et sans entraînement (1), j'ai donc suivi le conseil de l'ami Jeranjou et lu quelques polars noirs avant de m'attaquer à ce monument (que j'ai acheté dans sa première traduction intégrale - autant faire les choses correctement !) de la littérature noire.

 

Munie d'un solide entraînement avec ces messieurs Winslow, Himes, Hammet, Hansen, Williams, Block, Lehane, Johnson... j'ai chaussé mes crampons et escaladé ce monument du grand Jim Thompson.

 

Alors, chocolat noir ou chocolat au lait ? (2) Nous allons l'analyser...

 

Tout le sel de cette intrigue se trouve dans le fait que c'est Lou Ford, l'adjoint du shériff, qui nous raconte ses tribulations... Nous sommes dans sa tête et notre narrateur à l'art et la manière de nous tenir en haleine.

 

Lou, il a l'air un peu simplet, un peu plouc sur les bords, on lui donnerait le bon Dieu sans confession... Heu ? Son âme est plus noire que du goudron !

 

Lou ne fait rien à moitié, d'ailleurs, monsieur a même deux gonzesses : Amy Stanton, "l'officielle" et  Joyce Lakeland "une jolie pute". C'est d'ailleurs à cause de cette pute - qu'il saute allégrement - que son assassin s'est réveillé. Lou Ford a beau faire tout ce qu'il peut pour cacher sa véritable nature, les morts étranges s'accumulent autour de lui comme des mouches sur un étron fumant.

 

De plus, notre ami Ford possède déjà quelques cadavres dans son placard : un crime commis dès son plus jeune âge; son demi-frère, Mike, fut accusé et emprisonné à sa place. Ce qui le fiche en l'air, c'est la mort "accidentelle ?" du demi-frangin, après sa libération. Ajoutez à cela des relations assez difficiles (euphémisme) avec son père médecin (qui est mort) et vous avez presque cerné l'animal.

 

Niveau "traumatismes", on ne peut pas dire qu'il soit en manque.

 

Lou Ford a donc la rage envers Chester Conway, le magnat local de la construction. Pourquoi ?  Parce qu'il le  suspecte d'être responsable de la mort de son demi-frère. Sans compter qu'un syndicaliste lui fait comprendre que Conway n'était pas en règle dans le chantier que son demi-frère inspectait... À croire qu'il voulait que Ford déchaîne son p'tit killer !

 

Noir, ce polar ? Oh, pas tant que ça... Cinq morts : les deux premiers pour la vengeance et les trois autres pour se couvrir. On pouvait faire pire, non ? *air innocent*

 

Et puis, Lou est un personnage merveilleux : un assassin cynique, hypocrite, possédant une certaine propension à nier l'évidence, faisant preuve d'une froideur dans la préparation de ses crimes, possédant une assurance à toute épreuve, un certaine propension à baratiner tout le monde, le tout mâtiné d'un sentiment de puissance et d'impunité.

 

Monsieur sème la mort avec délectation car il a le sentiment d'être dans son bon droit.

 

Ben quoi, c'est pas sa faute, non, si tout le monde se met en travers de sa route ? Non, mais, allo quoi ? Sont-ils tous aussi cons d'aller poser leur cou sur le billot alors que Lou a une hache en main ?

 

Alors, vraiment un chocolat noir au-delà de 65%, ce roman ? Stop ! Avant de me faire descendre par Jeranjou qui pointe un révolver sur ma tempe, je peux vous l'avouer : ce polar, c'est "noir de chez noir" et garantit pur cacao à des hautes teneurs.

 

Le personnage de Lou Ford est magnifique de cynisme, plusieurs fois ses pensées m'ont fait osciller entre le rire nerveux ou l'effroi pur et simple.

 

La ville de Central City, la seule que Ford ait jamais vu de sa vie, est remplie de canailles, elle aussi : tout le monde sait que les notables de la ville se tapent la pute, mais tout le monde la ferme; les syndicats sont plus pourris que la bouche d'un vieil édenté; c'est Conway qui dirige la ville et tout le monde est à ses bottes, quant au procureur, il ne vaut pas mieux.

 

Notre assassin n'est que le reflet de ce que cette ville peut produire de mieux...

 

Ce n'est que sur la fin du récit que nous aurons tous les détails du "traumatisme" enfantin de Lou et le pourquoi il se sent obliger de tuer des femmes.

 

L'écriture est incisive, sans temps mort, suspense garantit, vous sentez la tension qui monte dans votre corps et vous ne savez pas ce que vous préféreriez comme final : la victoire de la police ou celle de Lou Ford...

 

Pris au premier degré, ce livre vous glace les sangs. Au second, ça va un peu mieux... Mais je termine tout de même glacée car à un moment donné, mon second degré s'est fait la malle (sur le final).

 

Verdict ? Un livre aussi bon, aussi fort et brassé avec autant de talent ne se déguste qu'avec sagesse.

 

(1) Jeranjou avait utilisé cette image qui m'avait fait beaucoup rire et je l'ai reprise (sa phrase était "Sauter d'un Agatha Christie à un Jim Thompson relève de l'ascension de l'Everest, en espadrille et sans entrainement").

(2) Jeranjou, toujours lui, avait écrit une belle critique en comparant ce livre à du chocolat noir ("au-delà de 65 % de cacao, amer et long en bouche, à déguster à petite dose, [ce qui] correspond évidemment à notre fameux polar").

 

Livre participant aux Challenges "Thrillers et polars" de Liliba (2013-2014), à "La littérature fait son cinéma - 3ème année" de Kabaret Kulturel et au "Challenge US" chez Noctembule .

 

"The Killer Inside Me" est un film américano-britannico-canado-suédois réalisé par Michael Winterbottom, basé sur le livre du même nom de Jim Thompson. Il est sorti en salles en 2010. Avec Casey Affleck et Jessica Alba.

 


 

Titre : 1275 âmes
 
Auteur : Jim Thompson
Édition : Gallimard (2006) / Folio Policier (1998)

Édition originale : Gallimard / Série Noire (1966)

Résumé :

Shérif de Pottsville, village de 1 275 âmes, Nick Corey a tout pour être heureux : un logement de fonction, une maîtresse et surtout un travail qui ne l'accable pas trop car il évite de se mêler des affaires des autres.

 

Bien sûr, cette routine ne va pas sans quelques ennuis : son mandat arrive à terme et son concurrent a de fortes chances d'emporter les prochaines élections.

 

Et puis, même les petits maquereaux du coin en viennent à lui manquer de respect. Aussi Corey trouve-t-il qu'il est grand temps de faire le ménage, à commencer par tous ceux-là.

 

Petit plus : Grâce à l'humour qui porte le livre, la roublardise de Corey lui vaut la sympathie du lecteur qu'il manipule à l'instar des autres personnages.

 

Pourquoi Jim Thompson n'eut-il pas plus de reconnaissance littéraire, cela reste un mystère à la lecture de 1 275 âmes, l'un des meilleurs romans noirs jamais édités.

 

Une pure merveille qui a donné lieu à une adaptation cinématographique exceptionnelle, "Coup de torchon" de Bertrand Tavernier avec Philippe Noiret et Isabelle Huppert.

 

Critique : 

HI-LA-RANT ! Durant ma lecture, je n'ai pas arrêté de pouffer de rire, de m'esclaffer au risque d'en perdre mon souffle. Pourtant, à l'analyse froide, il n'y a vraiment pas de quoi rire ! On termine quand même la lecture avec 6 morts. Dont 4 tués à bout portant.

 

Dès le départ, nous faisons connaissance avec Nick Corey, personnage principal du livre et shérif de Pottsville, village de 1 275 ploucs, heu, pardon, de 1275 âmes. Entre nous, le titre original est "Pop. 1280" et je me demande bien où sont passés les 5 âmes disparues. Cinq personnes perdues dans une traduction, ça fait désordre, non ? (Jean-Bernard Pouy répond à la question dans "1280 âmes").

 

Au premier abord, le shérif Nick Corey m'a fait penser à un mec qui est en attente pour une greffe du cerveau. Oui, une sorte de shérif débile, pas très malin, et je me gaussais de sa stupidité, pensant que cet Averell Dalton était issu du croisement entre Nabilla et François Pignon, bref, un champion du monde en puissance pour un dîner de cons mémorable.

 

Je ne vous parle même pas du langage de Nick et des autre protagonistes, parce qu'entre les "exaque" , les "p'tet" ou les "j'dis pas que", sans compter les gros mots, Pivot en avalerait son dico.

 

J'ai vite retourné ma veste et changé mon fusil d'épaule. Nick Corey est en fait le fils caché de Napoléon et Machiavel. Le stratège brillant accouplé au machiavélisme puissance 10.

 

Naaan, sérieux, si l'auteur ne maniait pas la plume de manière si brillante, en la trempant dans l'humour (noir), l'histoire nous ferait frémir et hurler parce qu'elle n'est jamais qu'une vision fort sombre de l'espèce humaine. En principe, j'aurais dû être scandalisée de ce que je lisais.

 

Tout le roman n'est qu'un long regard horrifié et désabusé sur les Blancs habitant dans les campagnes du sud des états-unis en 1920 et le jugement est sans appel : ils ont l'esprit plus étroits que le cul d'une donzelle vierge qui se ferait prendre par un troll des montagnes. Plus étroits que ça, tu meurs.

 

Personne n'est à sauver : que ce soit des personnages secondaires qui ont tous un truc à se reprocher à Nick Corey qui un mec plus que paresseux, fourbe, plus malhonnête que les banquiers américains, plus menteur qu'un politicien en campagne électorale, assez violent tout de même, dépourvu de remords, infidèle, manipulateur avec tout le monde, il n'aime que lui et pour ajouter une cerise sur ce portrait peu flatteur, il est cynique. Un brin sadique et lubrique aussi.

 

On devrait le haïr et on l'apprécie tout de même. Malgré tout ce qu'il commet comme exactions, on ne peut s'empêcher de rire et de battre des mains en criant "encore" ! On ne devrait pas...

 

Le passage où Nick s'occupe d'Oncle John, un Nègre (pas péjoratif, j'utilise le terme de l'époque qui veut tout dire sur la manière dont ces gens étaient considérés et traités : même pas humain) est terrible. Je n'avais pas moufté pour les trois premiers, mais là... mon coeur s'est serré. Pas longtemps, Nick m'a de nouveau fait rire.

 

Malgré l'horreur, on continue sa lecture parce que l'on veut connaître la suite des tribulations de Nick Corey, de ce qu'il va pouvoir inventer pour sauver sa réélection, sur comment il va enfin se débarrasser de sa harpie de femme et de son beau-frère Lennie (un débile profond, frère de sa femme, débile comme le Lennie de Steinbeck, la charisme en moins), comment il va arriver à se séparer de sa première maîtresse pour retrouver sa deuxième maîtresse... Ou jongler avec les deux...

 

On se croirait dans un Vaudeville, les portes qui claquent en moins, tellement la situation devient serrée à un moment donné. Le suspense est à son comble parce que aussitôt un problème de résolu qu'un autre arrive ou se crée.

 

Chaque page est un florilège de scepticisme, de pessimisme, d'érotisme, de cynisme, remplie de vulgarités, de sadisme, enrobée de blasphèmes et de sacrilèges, roulée dans le roublardise et trempée dans l'hypocrisie.

 

Le pouvoir rend fou, quand le gens ne savent pas, ils inventent et un gentil peur cacher un salaud, entre autre. Voilà ce qu'on peut retirer, entre autre, lorsqu'on trait le roman.

 

Attention, du livre coule assez bien de sang, la plaisanterie étant noyée dedans.

 

L'épilogue m'a laissé la bouche ouverte, se fermant et s'ouvrant à la manière d'un poisson rouge échoué sur la table de la cuisine. My god, Napoléon a dû être fier de la stratégie de Nick et Machiavel a dû avoir du plaisir au fond de sa tombe en apprenant comment le Nick manipulait bien. Le Nick, il a niqué tout le monde !

 

Bref, un portrait au vitriol de la société, sans concession, tout le monde est coupable et tout le monde devra payer pour les fautes qu'ils ont commise, même Nick (si ça l'avait moins chatouillé dans le pantalon, il ne se serait pas retrouvé marié à la harpie).

 

Mais personne n'est assez lucide que pour reconnaître que s'il est dans la merde, c'est qu'il l'a bien voulu.

 

Décapant ! Hilarant. On devrait voir rouge, mais on rit jaune parce que c'est quand même noir (couleur à l'envers du drapeau de mon pays).

 

Dorénavant, je tiendrai à l'oeil les gars un peu empotés, qui ont l'air d'avoir été absent lors de la distribution des cerveaux...

 

Ça me fait penser qu'en Belgique, nous avons un héritier qui a l'air empoté... Il est peut-être comme Nick Corey ? Si oui, ça va swinguer !

 

Challenge "Thrillers et polars" de Liliba, Challenge "La littérature fait son cinéma - 3ème année" de Kabaret Kulturel, Challenge "Faire fondre sa PAL" chez Metaphore et Challenge "Destination PAL" chez Lili Galipette.


 


 

Titre : Rage noire
 
Auteur : Jim Thompson
Édition : Payot et Rivages (1988)

Résumé :

"Le héros de Rage noire est peut-être celui qui résume le mieux les autres personnages thompsoniens.

 

C'est l'histoire d'un jeune noir à New York, dont la mère est blanche et qui ne connaît pas son père. Il a donc déjà des rapports terribles avec sa mère et, en plus, celle-ci l'oblige à coucher avec elle et c'est absolument épouvantable.

 

Il atteint un degré de violence quasiment jamais atteint par un personnage de Thompson...

 

Et ce môme a douze ou treize ans, et il joue au noir forcené, le couteau entre les dents. Chaque fois, tous les soirs, il s'écroule à cause du rôle qu'il est obligé de tenir.

 

C'est réellement un concentré de toute l'oeuvre de Thompson. En plus c'est très ancré socialement et politiquement".

 

Critique : 

 


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